Lutte contre le gaspillage en France et aux Etats-Unis, interview de Marie Mourad

 

« Il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent direct de SOLAAL aux Etats-Unis. » selon Marie-Mourad, thésarde.

Votre thèse compare les actions de lutte contre le gaspillage alimentaire en France et aux Etats-Unis. Pouvez-vous nous résumer les similitudes et les différences entre les deux pays ? 

La France s’est démarquée avec le vote d’une loi de lutte contre le gaspillage alimentaire en février 2016. Il n’existe pas de réglementation au niveau fédéral aux États-Unis, même si certains états sont particulièrement proactifs. En Californie, une loi votée en 2017 oblige à redistribuer 20% de la nourriture potentiellement consommable. Dans les deux pays cela dit, ces politiques publiques ne remettent pas en question l’abondance de la production alimentaire, avec des quantités d’aliments disponibles supérieures aux besoins estimés des populations. En France comme aux États-Unis, des normes de qualité sanitaire mais aussi commerciales, portant sur l’apparence des produits autant que leur qualité nutritionnelle ou gustative, sont source d’excédents. C’est dans ce contexte que de nombreuses associations et start-ups ont vu le jour ces dernières années pour lutter contre le gaspillage alimentaire. 

Vous démontrez que la lutte contre le gaspillage peut devenir un marché. Pouvez-vous illustrer ce constat ?  

Marie Mourad

Mes recherches depuis cinq ans m’ont permis d’observer des mécanismes de re-marchandisation des excédents alimentaires sur le terrain, ce que j’analyse comme un processus d’adaptation du capitalisme aux critiques qu’il suscite. De plus en plus d’entreprises cherchent à vendre des produits jusqu’alors jetés, comme par exemple les fruits et légumes « moches », non conformes aux standards d’apparence habituels. Ils ont été re-catégorisés symboliquement et revalorisés au point de former un nouveau standard, aux formes drôles et originales. Aux Etats-Unis, une start-up vendant ces « imparfaits » dans des boîtes achetées en ligne et livrées à domicile devient même concurrente d’agriculteurs qui vendent localement des produits biscornus. Ils ne peuvent rivaliser avec les surplus « moches » à prix cassés issus de grandes exploitations agricoles. Ces ventes à prix réduits concurrencent aussi le don de produits invendus à des associations caritatives. En France, des incitations fiscales particulièrement élevées, jusqu’à 60% de la valeur des dons, constituent néanmoins une contrepartie marchande qui peut aussi pousser certaines entreprises à « donner » des produits qui ne correspondent pas aux demandes des bénéficiaires. Un autre mécanisme de remise en marché vient d’entreprises innovantes, dans les deux pays, qui transforment ce qui était considéré comme « déchet » en aliments, comme du pain rassis en bière, ou des résidus de fabrication de bière en barres de céréales.  

Comment situez-vous SOLAAL parmi les acteurs de lutte contre le gaspillage alimentaire ? Existe-t-il un organisme similaire aux Etats-Unis ? 

Il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent direct de SOLAAL aux Etats-Unis. Une plateforme nommée Cropmobster permet néanmoins aux agriculteurs de donner ou de mettre en vente leurs surplus à prix réduits. Je pense que la spécificité de SOLAAL est d’encourager le don, y compris lorsque ce dernier ne donne pas lieu à des contreparties fiscales ou marchandes, et d’élargir le périmètre à des produits agricoles non transformés. Ces derniers sont souvent oubliés du périmètre de la lutte contre le gaspillage, alors qu’ils sont essentiels à la qualité nutritionnelle et gustative de notre alimentation. 

 

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